L’éco-anxiété, le syndrome du mal de Terre ?


En réaction à l’année perturbée qu’a été 2020, criblée par la violence nouvelle de notre vocabulaire et des usages qu’il recouvre - « confinements », « quarantaine », « cas », « pandémie », « cluster », « dépistage »- les troubles anxieux ont marqué une avancée flagrante sur notre santé mentale, allant jusqu’à devenir un sujet de préoccupation collective. Troubles du sommeil, crises d’angoisse, dépressions, suicides sont autant de manifestations, accrues ces derniers temps, du voile d’anxiété qui plane sur nos têtes (Santé publique France a observé une prévalence de l’anxiété deux fois plus importante au moment du premier confinement en France que lors de la dernière étude menée, soit en 2017). Le positif de l’histoire : la question de la santé mentale, jusqu’alors plus qu’éludée en France, est désormais abordée et considérée par les médias aussi bien que par les pouvoirs publics. Aura-t-il fallu une crise sanitaire d’ampleur planétaire pour que la sensibilisation à la santé mentale touche le grand public en France ? Oui. Reste-t-il de la route à faire ? Oui, et plutôt deux fois qu’une. Si les considérations psychologiques ont gagné du terrain en cette période tourmentée, on ne peut pas en dire autant des considérations écologiques, alors pensez donc des considérations à la croisée entre écologie et psychologie ! Et c’est bien l’apanage de l’éco-anxiété : sur 40 personnes de mon entourage interrogées pour l’occasion - âgées de 15 à 45 ans et de tous horizons socio-professionnels – 30 personnes n’avaient jamais, jusqu’alors, entendu parler de cette « peur chronique d’un environnement condamné » qui s’ancre pourtant de façon croissante dans notre société.

Alors quel est ce mal qui se répand insidieusement depuis plus d’une trentaine d'années sans alerter aucun épidémiologiste ? Quelles causes, quelles conséquences et par quels phénomènes – écologiques, sociaux et psychologiques – s’explique l’éco-anxiété ? Et surtout, quel remède au mal de Terre ?

Eco-anxiété, spleen green, dep’écolo… Quésaco ?

Vous connaissez sans doute la fable de la grenouille, celle qui fuit d’un bond le bain d’eau chaude dans laquelle on la plonge et se laisse lentement engourdir lorsqu’elle est dans une eau froide progressivement portée à ébullition. L’éco-anxiété, c’est la sensation de peur chronique ressentie lorsque l’on se rend compte, à l’instar de la grenouille, que nous évoluons et nous laissons engourdir dans un environnement nécessairement condamné (définition tirée du rapport Beyond storms and droughts, S. Clayton, C.Manning et C. Hodge, 2014).


Dans son livre sur la « dép’ écolo », comprenez dépression écologique, la journaliste Laure Noualhat donne la définition suivante :

« L’éco-anxiété est tout simplement une anxiété liée aux changements climatiques et aux dégradations environnementales. Comme toute anxiété, elle se traduit par un mal-être certain et des peurs, rationnelles ou irrationnelles, envahissantes. ».

Et comme tout autre anxiété, elle se manifeste par différents symptômes significatifs de troubles anxieux : troubles du sommeil ou du comportement alimentaire, maux de dos ou de tête carabinés, crises d’angoisse, élans de colère ou de tristesse, dépression, penchants suicidaires…


Les troubles de la santé mentale liés à la crise environnementale ne sont pas encore définis dans le DSM, Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux qui fait référence en la matière. D’ailleurs, malgré les 72%* de Français de 18 à 24 ans qui affirmaient, en 2019, que le réchauffement climatique représentait, pour eux, une source d’angoisse, peu de chances pour que votre thérapeute vous diagnostique éco-anxieux·se, tant ce trouble est si peu identifié en France (* Sondage réalisé en 2019 pour le Huffington Post). Néanmoins, de plus en plus d’organisations éclosent à travers le monde en réponse à la hausse exponentielle des cas d’éco-anxiété. C’est le cas aux États-Unis et en Angleterre, où sont nées les Climate Psychiatry Alliance et Climate Psychology Alliance, qui s’appuient sur les théories psycho-sociales et psychothérapeutiques de façon à « saisir les mécanismes inconscients et les émotions qui contrôlent nos pensées, croyances et comportements » et ainsi apporter un soutien à ceux que Laure Noualhat baptise les éco-flippés. Pour ce faire, podcasts, livre blanc, événements en ligne, groupes de parole, suivi thérapeutique individuel sont autant de moyens déployés par ces organisations qui, pour l’instant, se structurent principalement dans le monde anglo-saxon, précurseur en la matière.


Vous commenciez tout juste à saisir les réalités qui se cachent sous l’éco-anxiété ? C’est loin d’être fini, accrochez vos ceintures ! Les réalités, complexes et multiples, qui forment les troubles anxieux liés à la crise climatique formeraient en fait une palette d’émotions bien plus fournie que la seule éco-anxiété. Ce nuancier d’émotions a été étudié puis théorisé par le philosophe de l’environnement et « fermosophe » (pour fermier-philosophe), Glenn Albrecht (dont La Turbine vous parlait déjà dans son article sur les liens interespèces), selon qui il est important de « décrire des sentiments que nous n’avions jamais ressentis dans l’histoire de notre espèce. ». Dans le but de définir plus en détails ce qu’il nomme les émotions psychoterratiques, il propose un florilège de néologismes qui a participé à donner ses lettres de noblesse à la solastalgie, fait découvrir l’éco-paralysie et donné à penser sur la terrafurie, la mermérosité ou la topoaversion. Alors que l’éco-paralysie renvoie plutôt au sentiment d’impuissance à « atténuer les risques liés au changement climatique », la solastalgie recouvre l’état de détresse profonde causé par le bouleversement d’un écosystème. Les nuances sont ténues mais les réalités diverses, tant et si bien que Glenn Albrecht invite ses lecteurs à créer de nouveaux termes pour exprimer des émotions et des expériences qui sont propres et individuelles. Déviant légèrement des théories Albrechtiennes, nous considérerons, pour le bien de la réflexion, que l’éco-anxiété est le grand concept qui regroupe tous les troubles anxieux et émotions liés au spleen-green.


L’éco-anxiété : quand, qui, pourquoi ?

Si l’apparition de ce mal de Terre est difficile à dater, la notion d’éco-anxiété s’est, quant à elle, forgée durant les dix dernières années et est en perpétuelle redéfinition. En 2011 paraissait un rapport de l’organisation américaine National Wildlife Federation, prosaïquement intitulé Les effets psychologiques du réchauffement climatique aux États-Unis. Dans les milieux scientifiques, cette parution, qui apparaît comme précurseuse, fait l’effet d’une bombe : elle alerte sur les détresses psychologiques sévères à prévoir dans un futur très proche et face auxquelles le corps médical et thérapeutique n’est vraisemblablement pas armé. Les bases de la notion d’éco-anxiété sont alors posées.


Depuis, chaque nouvelle adaptation ou redéfinition apportée au concept intervient en réponse à une secousse environnementale. Rappelons que 2011 est l’année de la catastrophe nucléaire de Fukushima. Quatre ans après, les barrages miniers de Bento Rodrigues au Mexique rompent et déversent des millions de tonnes de boue contaminée par les déchets d’une mine de fer qui entraine avec elle la vie des espèces locales, du poisson à l’homo sapiens. La même année signe l’apparition du néologisme collapsologie sous la plume de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, qui définissent pour la première fois ce courant de pensée qui s’intéresse à l'effondrement de la civilisation industrielle et à ce qui pourrait lui succéder (voir notre article sur la collapsologie). Durant les quatre années qui séparent 2015 et 2018, seules 200 occurrences du terme sont recensées dans la presse française. Flashforward en 2019 : il aura fallu 7 mois pour atteindre le « jour du dépassement » et consommer toutes les ressources renouvelables que la planète a à nous offrir pour un an. C’est un (triste) record historique. Cette même année, ce ne sont pas moins de 600 articles de presse qui fleurissent sur le sujet de la collapsologie. Les éléments se déchainent et 900 000 hectares de forêt amazonienne partent en fumée, ce qui n’est qu’un avant-goût des super-feux australiens qui, entre 2019 et 2020, ont ravagé près de 3 milliards d’hectares. Ai-je omis de préciser que Glenn Albrecht, l’auteur des Émotions de la Terre, l’ouvrage de référence sur la solastalgie publié en 2020, est australien ?


En réaction aux catastrophes naturelles toujours plus régulières ou de façon plus spontanée germent en nous des considérations écologiques. C’est l’étape de la prise de conscience. Vous vous souvenez de la grenouille, dans son bain nordique ? Sa prise de conscience à elle, c’est lorsqu’elle ne sent plus suffisamment ses pattes pour s’éjecter de son environnement qui la met, de toute évidence, en péril. Cette conscientisation s’accompagne, quasi-systématiquement, du sentiment désagréable du « il est trop tard ». Couplée à cette fatalité, la prise de conscience peut s’apparenter à un véritable coup de massue pour le moral ! D’autant plus que, contrairement à la grenouille de la fable, nous tenons le doigt enfoncé sur l’interrupteur de la bouilloire à l’intérieur de laquelle nous nous laissons engourdir. Il s’agit là d’un phénomène bien connu en psychologie sociale, j’ai nommé la dissonance cognitive.



Définie par les auteurs du podcast Paumé.e.s comme le malaise qui résulte de la contradiction brutale entre nos actions, nos valeurs et/ou nos convictions, la dissonance cognitive est, sans nul doute, l’une des principales étincelles de l’éco-anxiété. D’abord, elle touche l’écrasante majorité des écolos convaincus. En 2019, 99% des professionnels du secteur culturel se disait sensible aux problématiques écologiques, parmi lesquels 55% reconnaissaient pâtir d’un phénomène de dissonance cognitive dans leur seul cadre professionnel comme on en parlait dans un précédent article. Imaginez donc si l’on étendait l’étude à leur cadre personnel !


Ensuite, la dissonance cognitive agit comme un bruit blanc, qui compresse péniblement et inlassablement le tympan. Une fois que la prise de conscience a germé, le passage à l’acte peut paraître vertigineux tant l’étendue des possibles est vaste en matière de responsabilité écologique. De fait, l’ère Anthropocène dans laquelle nous évoluons est tellement marquée par les évolutions industrielles et technologiques qu’il est très facile de se sentir impuissant face aux problématiques écologiques, ce qui n’est pas sans rappeler la définition de l’éco-paralysie, l’une des petites sœurs de l’éco-anxiété...


À la prise de conscience (« je réalise que j’évolue dans un environnement condamné ») et à la dissonance cognitive qui en découle (« tout ou partie de mes actions participe à l’annihilation du monde ») s’ajoute la culpabilisation. Instillée en chacun de nous tant par notre entourage que par la masse d’informations médiatiques que l’on engloutit tous les jours, du simple mangez-bougez au conditionnement neutre des produits du tabac, la culpabilité a plusieurs effets pernicieux. Le premier est qu’elle angoisse. Rien de pire que la sensation qui suit la déglutition du dernier carré de chocolat alors qu’on s’était justement promis d’arrêter les grignotages et de se remettre au sport ! Le deuxième est qu’elle est contre-productive, tout particulièrement lorsqu’elle nous est imposée de l’extérieur. Ce phénomène psychologique s’appelle la réactance : lorsque notre liberté d’action nous apparaît comme menacée, nous tentons de la maintenir, consciemment ou non, en substituant la réparation du geste culpabilisant par un comportement contraire. Enfin, si la culpabilité est un anti-levier d’action à l’échelle de l’individu, elle devient un argument marketing pour les grandes marques qui, en ayant pour cible la guilt generation ou « génération coupable », s’attachent à l’instrumentaliser pour continuer à vendre des produits qui n’ont pourtant pas de valeur d’usage. C’est ainsi que la multinationale Coca-Cola enjoint ses consommateurs à recycler canettes et bouteilles, alors même qu’elle produit une telle myriade qu’elle n’ose pas même en communiquer les chiffres (Comment les industriels exploitent notre mauvaise conscience, Y. Boussenna, Socialter n°43, 2020/21).

La prise de conscience, la dissonance et la culpabilité nous affectent tous. Est-ce à dire que nous sommes tous éco-flippés, sans même le savoir ? À en croire la littérature scientifique, seules les typologies de personnes en prise directe avec la crise environnementale semblaient manifester des troubles psychologiques dans les premières années de théorisation de l’éco-anxiété : scientifiques, chercheurs, écolos militants, adeptes de la théorie de l’effondrement… Seulement, en 2019, 51% des Français se disent angoissés à l’idée du réchauffement climatique, ce qui, statistiquement, représente bien plus que les seuls professionnels du champ écolo-scientifique. Ce chiffre augmente de dix points pour la génération des 18-24 ans, et il est à prévoir que la « génération Thunberg » ne soit nullement épargnée. En outre, l’éco-anxiété n’échappe pas aux inégalités sociales. Alors qu’elle se propage dans les pays occidentaux à l’initiative, notamment, des pays anglo-saxons, la notion et les réalités qu’elle recouvre n’atteignent pas les régions dites en développement, qui sont d’ailleurs bien souvent les foyers des populations les plus concernées. Alors qu’on parle d’éco-anxieux dans les pays industrialisés, les quelque vingt millions de personnes qui chaque année fuient leur pays pour cause de détresse climatique sont désignées comme des « réfugiés climatiques », avec toutes les ambiguïtés que le terme peut soulever.

Nul ne doute, pourtant, du mal de Terre qui accompagne sans doute leur mal du pays.

Faire passer la pilule


Pour Glenn Albrecht, « nous sommes égarés émotionnellement », il s’agirait donc de retrouver notre chemin. Pour ce faire, plusieurs solutions.



Marc de Boni, auteur pour la chaîne YouTube Et tout le monde s’en fout préconise de « s’épurer de la dissonance cognitive » en cherchant à aligner nos actions, nos valeurs et nos convictions et ainsi cheminer jusqu’au bonheur. Les organisations telles que les Climate Psychology Alliances britanniques et américaines ou le réseau The Good Grief network encouragent, quant à eux, un suivi thérapeutique individuel ou collectif. La sensibilisation à la prise en charge des personnes éco-déprimées était d’ailleurs tout l’enjeu du rapport de la National Wildlife Federation. C’est ainsi que The Good Grief network propose des groupes de soutien pour éco-flippés dans ses succursales qui fleurissent à travers les États-Unis. Le besoin de faire communauté avec d’autres personnes souffrant des mêmes maux se retrouve dans nos usages technologiques, puisque plusieurs milliers de membres se retrouvent sur les groupes Facebook dédiés, tel que « Transition écologique et éco-anxiété : groupe de soutien ». En France, les praticiens restent rares, ce qui s’explique autant par le retard de sensibilisation à la santé mentale que nous accusons que par la phase de déni dans laquelle nous semblons nous trouver encore.


Jean-Pierre le Danff, l’un des rares psychothérapeutes spécialisés dans la souffrance écologique en France, revendique quant à lui la pratique de l’écopsychologie, à laquelle il s’est formé au prestigieux Schumacher College en Grande-Bretagne. Les enseignements sont riches, mais l’idée phare est que pour apaiser le spleen green, il faut renouer avec le vivant. Néanmoins, s’éloigner des environnements par nature anxiogènes pour justement la retrouver, la nature, peut s’avérer risquée : « Seul le contact avec la nature apaise mais regarder la nature, c’est regarder ce qu’on a réussi à détruire, ou qui va l’être prochainement. Pas facile. » résume le chanteur éco-citoyen Kalune, sous la plume de la journaliste Laure Noualhat. Consultations chez l’éco-psy’, groupes de parole virtuels ou non, exercices de développement personnel comme celui proposé par Albrecht visant à exprimer par des néologismes nos émotions psychoterratiques positives sont autant de moyens d’accepter l’état d’éco-anxiété qui germe dans de nombreux esprits et tenter de vivre avec.

Et, comme nous le confirme une Laure Noualhat fidèle à la raison d’être de La Turbine, « L’avantage, c’est qu’en imaginant un monde souhaitable, nos cerveaux n’émettent pas un gramme de CO2 »…


Pour découvrir Comment rester écolo sans finir dépressif :

- Lire le livre du même titre de Laure Noualhat aux éditions Tana, 2020


Pour découvrir la palette des émotions éco-anxieuses :

- Lire Les émotions de la Terre, de Glenn Albrecht aux éditions Les liens qui libèrent, 2020


Pour se familiariser avec la dissonance cognitive et apprendre à s’aligner :

- Écouter le podcast Paumé.e.s,, par makesense, disponible sur toutes les plateformes d’écoute et faire le test « Quel paumé.e es-tu ? » sur https://makesense.typeform.com/to/rnuro2/?ref=butest&source=paumks

- Découvrir la chaîne YouTube Et tout le monde s’en fout, de Fabrice de Boni, Marc de Boni et Axel Lattuada, « qui parle de soi et du reste, histoire de changer le monde en commençant par ce qui est à portée de sa main. »

Pour aller plus loin sur la force de levier de la culpabilisation et la crise environnementale ainsi que sur son impact sur la santé mentale :

- Lire le numéro 43 du magazine Socialter, Faut-il se sentir coupable ?, décembre 2020-janvier 2021

- Pratiquer son anglais et lire le rapport “The Psychological Effects of Global Warming on the United States: And Why the U.S. Mental Health Care System Is Not Adequately Prepared”, 2011 https://nwf.org/~/media/PDFs/Global-Warming/Reports/Psych_effects_Climate_Change_Ex_Sum_3_23.ashx

Crédits photo : @greystorm, @hngstrm, @kyllik


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