Déconfiner nos horizons

Pour une écriture du paysage qui invite à réinventer la place de l’humain dans son milieu


Dans un précédent article (Désirs de fictions désirables), nous évoquions le besoin fondamental de (se) raconter des histoires sur les mondes qui viennent. Un besoin d’autant plus pressant au moment où nos socio-écosystèmes tendent à s’effondrer. Face à cette réalité, il nous faut imaginer, penser, créer pour nous libérer d’un modèle destructeur. La fiction constitue alors un territoire d’expérimentation particulièrement fécond. Le paysage aussi. Le paysage est à la fois un espace d’interactions et d'interrelations, un fait socio-écologique, un récit où se superposent de multiples couches temporelles, et une image qui forme et déforme nos pensées, nos vécus, nos aspirations. Aussi, un paysage se lit, se façonne, se vit, s’observe, se parcourt.


Fiction et paysage se retrouvent ainsi à l’intersection du sensible pour déployer de nouveaux horizons, ouvrir des chemins inédits, penser des bifurcations vitales. C’est cette interaction que cet article propose de discuter au moment où nos paysages sont confisqués, confinés, figés dans un temps et un espace définis par décret.


Cet article s’appuie sur la notion de pensée-paysage développée par Michel Collot ainsi que sur un entretien mené avec Clémence Mathieu, paysagiste et autrice de la nouvelle L’Après les arbres. Cette nouvelle est une des œuvres réalisées lors de la première saison du Comité Science Fiction.


La fiction paysagère, un processus de transformation


La fiction est fondamentalement un acte de transformation. Elle procède d’une nouvelle connaissance sur le monde, et par là, elle produit et impose des représentations inédites du monde social, mais aussi du monde naturel.


Aux sources de la mise en fiction du monde, il y a le paysage. Du moins, c’est l’hypothèse que nous pouvons faire aux côtés de Michel Collot et son concept de pensée-paysage. Notre capacité à penser - et par extension à imaginer, fictionner, réciter - serait fortement liée à notre capacité d’horizon. À un moment de son histoire, l’humain s’est dressé, et, comme la plupart de ses congénères bipèdes, il s’est arraché à son rapport immédiat à son environnement. Il a levé les yeux et son attention s’est ouverte à un au-delà. Depuis sa station debout, il voit au loin. Il voit l’horizon qui s’étend face à lui et qui devient, selon Michel Collot, source de sensations mais aussi de pensée qui se projette vers des ailleurs ; une pensée liée à l’affect et la dimension physique de sa posture. Dès lors, cet horizon devient lieu d’un projet, d’une avancée possible, d’une trajectoire qui se dérobe en même temps qu’elle se dévoile. Le paysage est ce qui est “devant nous”, glisse l’auteur de la Pensée-Paysage, et, ce devant-nous, ce sont les agriculteurs.trices, les architectes, les ingénieur.es, les bâtisseurs qui le façonnent. Mais aussi les poètes.ses, les artistes et les penseurs. Évidemment, l’humain n’est pas le seul acteur - ou agent - de ces paysages. Le climat, les forces géophysiques, les végétaux, les animaux sont eux aussi des bâtisseurs de paysage. Nous reviendrons un peu plus tard sur ce partage de responsabilité - d’agentivité.


Dans son dévoilement, le paysage agit comme une transformation vivante et incessante de notre rapport à l’environnement. Bien que l’humain tente parfois de le figer dans ses représentations - peinture, cartes postales, photographies -, le paysage reste mouvement perpétuel qui mêle différentes données, sensations, subjectivités, présences ou rapports aux milieux.


D’ailleurs, selon les mots de Clémence Mathieu, “le paysage est toujours une science (données théoriques et données empiriques du terrain) et une fiction (données sensibles, imaginaires) liées à un passé raconté, un présent perçu et ressenti, et un futur possible.” Le paysage consiste ainsi en un entremêlement de présences et de temporalités distinctes, où se tissent les relations entre humains et non-humains “habitants au sein d’une structure donnée par les éléments naturels (eau et géomorphologie, climat, etc.)”.


En ce sens, fiction et paysage partagent des caractéristiques communes. Liés par leur capacité de transformer nos existences, ils façonnent, à leur manière, des subjectivités, des expériences sensibles et des formes de perception, des identités socio-culturelles ancrées dans un milieu.


Nous posons alors deux questions ici. Qu’en est-il de notre capacité à imaginer lorsque nos paysages se réduisent ? Comment fiction et paysage peuvent-ils s’allier pour réinventer nos subjectivités et nos communs ?


Misère paysagère, misère fictionnelle


Souffrir d’une absence d’horizon peut potentiellement amputer l’humain de ses capacités d’imagination. Ce que nous avançons n’est qu’une hypothèse qui mériterait d’être explorée, vérifiée au quotidien. Il y a deux types de misère paysagère.


Le premier procède par confinement. Au-delà de ce que nous vivons actuellement, de nombreux textes de Science-Fiction se sont emparés de cette thématique. Pensons à Silo de Hugh Howey ou bien aux Monades Urbaines de Robert Silverberg qui imaginent des sociétés confinées dans des structures verticales immenses. Le monde intérieur de ces résidents se réduit aux espaces intérieurs, fortement technicisés ou bien à la vue parfois trompeuse d’un paysage jamais vécu. Cette misère paysagère fait écho au phénomène de novlangue proposée par Georges Orwell qui visait à diminuer le domaine de la pensée. La misère des mots contribue à une subordination des esprits. Il en va de même avec la misère paysagère.


Le second procède lui par dégradation et homogénéisation. Ici, le paysage n’est pas réduit dans son accessibilité. Il est amputé des prises sensibles - phénoménologiques - qu’il est censé offrir à celles et ceux qui l’habitent. On peut s’y déplacer mais ce qu’on y trouve n’agite que rarement notre curiosité. Tout est toujours plus familier, connu. L’incertitude de nos paysages est gommée au profit de repères rassurants. Plus ce paysage nous rassure, moins nous apprenons à le regarder, à l’habiter. Pensons à nos autoroutes, aux quartiers urbains et péri-urbains qui s’étalent, aux zones commerciales qui nous accueillent à l’entrée des villes. Pensons aussi à ces plaines agricoles conventionnelles qui mangent l’horizon. L’étonnement face à un paysage est devenu si rare qu’il en devient précieux. S’il faut faire plusieurs centaines ou milliers de kilomètres pour s’étonner, alors notre pouvoir de fiction va vite s’estomper.


Comment dès lors chacun d’entre nous peut-il construire son propre paysage, sa subjectivité, son projet au milieu d’une telle misère ? Michel Callot rappelle que le paysage se construit comme une connivence de regards, qu’il est le lieu de rencontre avec l’autre.


Face à cet appauvrissement sensible et social -lié au relatif ravage de nos paysages et de nos imaginaires-, fiction et paysages peuvent s’associer pour nous offrir l’occasion de résister. Un genre littéraire émerge depuis plusieurs années à l’intersection de ces deux réalités : la fiction paysagère. C'est-à-dire un récit de paysage qui met en scène aussi bien humains et non-humains, qui s’autorise d’autres formes d’écriture, qui tente de dire le monde autrement.


Dès lors, abordons la fiction paysagère comme une invitation à repenser la notion même d’écriture, et à relire les paysages de notre quotidien. Considérons cette alliance pour ce qu’elle est.



Repenser l’écriture, relire les paysages, relier les êtres


Depuis les années 1990, le monde universitaire s’intéresse aux rapports que la littérature - notamment occidentale - entretient avec l’environnement naturel. L’ecocriticism constitue le premier courant d’analyse des œuvres littéraires par le prisme de l’écologie. Né dans la sphère anglo-saxonne, ce courant déploie une vision presque militante de la littérature, là où le projet écopoétique, qui émerge en France dans les années 2000, “reste avant tout littéraire et vise à interroger les formes poétiques par lesquelles les auteurs font parler le monde végétal et animal” (Buekens, 2019). L’accent porte davantage sur des questions formelles d’écriture que d’engagement de l’auteur ou l’autrice. Néanmoins, leurs influences sont proches. Ce sont sur ces influences qu’il s’agit de revenir un instant pour penser les fictions paysagères.


Ces deux courants d’analyse s’appuient en effet sur ce que l’on appelle la géocritique et la géopoétique. Ces deux approches s’intéressent aux interactions entre espaces vécus et espaces imaginaires qu’une œuvre littéraire fait naître. Elles tentent de déceler les liens entre l’expérience sensible du lecteur et le milieu qui est dépeint ou décrit. Dans les deux perspectives, l’espace devient un objet d’étude, à la fois comme lieu d’expérience sensorielle et comme mise en récit. S’opère alors une double prise de conscience:


- d’une part l’humain appartient à un environnement spatial concret et imaginaire ;

- et d’autre part cet espace est co-habité par d’autres agents qui, par définition, agissent sur lui.


Nous ne pouvons plus nous contenter d’être face à cet espace - que l’on nomme paysage et que l’on considère statique - mais nous devons nous aventurer dans ce milieu mouvant afin d’accepter et de comprendre qu’il façonne nos comportements, nos représentations et nos aspirations. Il faut se laisser inspirer et aspirer par le paysage pour mieux en vivre, de l’intérieur, les agencements narratifs et sensibles. La vision surplombante et holistique nous aveugle rendant essentielle une écriture de l’arpentage, de l’immersion, de l’incertitude.


“La lecture de paysage, et par extension la fiction de paysage se basent sur des données factuelles et des données sensibles. La rencontre avec le paysage me semble nécessaire pour la personne qui souhaite le raconter, car la volonté de rendre tangibles des attachements et de prendre soin avec le récit est rendue possible par la lecture et le dialogue in situ. L’arpentage est nécessaire dans tous les cas.”

Clémence Mathieu, interview novembre 2020



L’insertion de la dimension sensible du paysage - et par extension de ce que l’on peut nommer “nature” - porte le projet de dépasser ou soigner cette perte de solidarité entre l’homme et son environnement ; de renouer et repenser les liens de co-appartenance (idée que humains et non-humains appartiennent à un même milieu). Plusieurs chercheurs.es mettent en évidence que ce projet était déjà celui des romantiques du XIXème siècle qui avaient pour ambition d’attribuer aux êtres naturels - notamment aux arbres - un langage. Et ce, pour donner accès à d’autres formes de présence à l’espace et réinventer les interactions que les humains peuvent tisser avec des êtres vivants autres qu’humains. Aussi, l’écriture ne crée pas le paysage, elle ne fait que révéler des co-présences, inventer des représentations et inviter à un décentrement.


En mettant en récit la sensibilité plurielle et le caractère transformateur de l’espace, la fiction-paysagère nous entraîne dans une continuité temporelle et spatiale, un flux narratif dont il est difficile de s’extirper.


Ce flux consiste alors à dévoiler les dimensions invisibles ou imperceptibles du paysage et du milieu. L’écriture agit comme un révélateur de mondes cachés.


Révéler des attachements invisibles ou imperceptibles


La fiction paysagère met à nu d’autres formes d’attachement à notre environnement. Ces attachements sont d’ordre géologique, climatique, écologique - et même historique. C’est une écriture écosystémique qui “révèle les relations entre les lieux existants ayant un pouvoir, une vitalité et une énergie”, selon l’autrice de L’après des arbres. Rendre visibles ces attachements invite à reconsidérer le rôle des êtres non-humains - ces fameuses agentivités niées qui façonnent, bâtissent et agissent sur notre monde, et de fait, nos paysages. L’écriture paysage réinvente et bouscule la hiérarchie des agentivités du monde. Elle pense et met en récit plusieurs sujets, humains comme non-humains qui interagissent (ou non par moments) dans une structure naturelle, un habitat commun. Cette redéfinition des agentivités permet de préfigurer une pensée libérée de l’anthropocentrisme. Nous, humains, ne sommes pas les seuls à agir dans et sur le monde. Il y a d’autres héros, d’autres personnages, d’autres sujets. Au regard de la percée des entités naturelles comme sujets de droit dans plusieurs régions du monde (le lac Erié aux Etats-Unis, le fleuve Whanganui en Nouvelle-Zélande, ou bien le Gange et le Yamuna en Inde), cette agentivité du non-humain dans les fictions paysagères renforce l’idée qu’elles ont la capacité d’offrir de “nouveaux récits pour des mondes plus souhaitables”.


Au-delà de redistribuer ces agencements, la fiction paysagère fait exister plusieurs types de pensées, de sémioses. “Cela démultiplie les langages et donc les versions de monde imaginable”.



Accepter d’être en arrière plan, de relativiser la présence humaine


Dès lors, il faut accepter que la présence des humains soit secondaire, que les individus humanoïdes ne soient pas nécessairement moteurs de l’action. Leur présence peut être fantomatique, comme c’est le cas dans la nouvelle.


“Les Anciens, présences fantomatiques cachées derrière les arbres, ont de sveltes silhouettes qui s’éloignent d’un mouvement fugace. Ce sont les Celtes.
Fins chasseurs et cultivateurs, ces fantômes de vieillards pratiquaient la cueillette des fruits et avaient des rapports magiques aux arbres. Le fruit est une offrande faite par l’arbre. Le dieu de la forêt, dans sa sombre magnificence, doit être remercié.”

Extrait de la nouvelle L’après des arbres, Clémence Mathieu


Certes, c'est toujours un humain qui écrit, pour d’autres humains, et qui leur parle d’attachements humains pour des êtres non-humains. Dans ce récit, l’humain n’est pas dominant, mais c’est tout de même lui, dans son interaction, qui construit des récits, nous précise l’autrice. Mais, se retirer parfois dans l'arrière-fond ne signifie pas disparaître et nier sa présence, son agentivité. C’est simplement la reconsidérer, prendre soin des autres qui nous entourent. Les personnages humains dans ces récits sont des liens, des agents de l’attachement auxquels les auteurs et autrices nous invitent à s’identifier. Ce sont des médiateurs d’une autre relation au milieu.



Construire une pensée-paysage pour sauvegarder nos capacités d’imagination


Les fictions paysagères permettent aux lecteurs et lectrices de construire ce que Michel Collot appelle une “pensée-paysage” ou un “sentiment-paysage”. Dans son ouvrage, le professeur de littérature française, théoricien et poète institue le paysage comme un horizon stratégique pour une nouvelle manière de penser. Il nous invite à considérer d’autres approches, d’autres réflexes, d’autres perceptions - et à inventer une nouvelle forme de rationalité. À sa manière, les fictions paysagères - en donnant “du sens, des sens, de la sensibilité, du sentiment ; en faisant lien et créant de nouvelles relations au paysage”, participent de cette rationalité indispensable pour adresser les enjeux socio-écologiques de notre temps.

L’état de notre monde et les réalités immédiates de nos sociétés nécessitent de déconfiner nos horizons, reconsidérer nos paysages. À dessein, la fiction peut nous être utile.



Pour conclure la lecture de cet article, nous avions envie de vous partager un poème-paysage de Clémence Mathieu écrit suite à son immersion dans une réserve naturelle et d'un long arpentage aux côtés des arbres.


La Turbine tient à remercier le CSF pour l’autorisation d’exploiter les premiers résultats de l’étude qui est menée actuellement sur les productions des deux saisons 2018 et 2019 de ce programme d’écriture. Elle remercie par ailleurs Clémence Mathieu pour son temps et le partage de ses réalisations.


Initié par l’Institut de la Transition Environnementale de Sorbonne Université et le Muséum National d’Histoire Naturelle, le CSF programme propose aux étudiant.e.s, doctorant.e.s et autres curieux.ses d’expérimenter l’écriture de récits et de mondes futuristes. Accompagnés par des professionnel.les de la narration - littéraire, sonore, visuelle, corporelle -, les CSFistes explorent les horizons possibles ou souhaitables de l’alimentation, de la nature en ville et de bien d’autres thématiques de la transition écologique. Les nouvelles de la première saison ont été publiées dans le recueil Les Cahiers du CSF.



Pour aller plus loin :

- Un article de Clémence Mathieu sur Ursula Le Guin : « Le cycle de l’Ekumen, récits écoféministes de voyages interstellaires : observer et créer de nouveaux mondes ».

- De la lecture de Science-Fiction avec les nouvelles publiées de la première saison du CSF sur le thème Nature en ville.

- Une vidéo de l’exposition présentant une partie des œuvres de la deuxième saison du CSF, avec l’alimentation comme thématique : "2039, à table!" .

- Émission “Pas la peine de crier” sur le paysage et notamment la pensée-paysage sur France Culture (2013).

Le livre de Michel Collot intitulé La Pensée-Paysage, Editions Actes Sud, 2011

- Sur le rapport aux milieux, vous pouvez découvrir les travaux sur la mésologie de A. Berque ainsi que ceux de Jakob von Uexküll sur “l’unwelt.

crédits illustrations : The World Inside, Robert Silverberg (1971) / Clémence Mathieu

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