Arrêt sur innovation

Et si nous prenions le temps d’une pause sur l’innovation ?

Une pause.

Le temps de nous remémorer ce qu’est l’innovation, ce dont cette notion nous parle, d’aller nous ressourcer auprès de ceux qui patiemment ont forgé la notion.

Une pause, le temps de nous distancier de la surutilisation de ce terme dans tout un ensemble de domaines – l’entreprise, l’économie sociale et solidaire, les politiques publiques - surutilisation qui l’a sans doute peu à peu vidé de son sens. La notion est aujourd’hui utilisée comme un mot permettant de faire le buzz. Des notions très sérieuses comme l’innovation ouverte ou l’innovation frugale servent d’argumentaires de vente à tout type de prestations. Les mots sont exploités et les trésors qu’ils recèlent - leur potentiel qui est le leur pour nous comprendre, comprendre le monde, nous situer et agir -, le bien commun qu’au fond ils constituent, grâce au patient travail de ceux qui ont forgés ces notions, sont dilapidés. Constatant que les discours de l’innovation n’arrêtent pas, mais que, dans les faits « rien ne bouge », Cynthia Fleury dénonce une falsification de l’innovation.

Une pause donc, le temps de nous interroger sur la pertinence des démarches d’innovation mises en œuvre au cours des 30 dernières années et, pourquoi pas, sur les innovations nécessaires dans les démarches d’innovation.

Une pause, enfin, le temps de nous demander, de quels types d’innovation nous aurions aujourd’hui besoin pour construire des récits inédits et des futurs souhaitables, pour aborder les problèmes majeurs qui se posent à l’humanité et aux sociétés, que ces problèmes soient politiques, économiques, sociaux ou écologiques.

Mais au fond, de quoi parle-t-on quand on parle d’innovation ?

Intuitivement, l’innovation nous renvoie aux idées de nouveauté, de changement, de progrès. Cette approche intuitive de l’innovation ne nous éclaire que très peu : toute nouveauté n’est pas synonyme de progrès, et la notion de changement peut s’appliquer à des phénomènes extrêmement disparates.

D’un point de vue étymologique, innover renvoie à l’idée d’un mouvement (« novere ») de l’externe vers l’interne (« in »). L’innovation consisterait donc à introduire quelque chose de nouveau à l’intérieur de quelque chose d’établi.

D’un point psycho-cognitif, l’innovation est une démarche intellectuelle et pratique consistant à trouver une solution atypique à un problème complexe. Le singe qui, pour récupérer du miel à l’intérieur d’un tronc d’arbre utilise un bâton trouvé au sol, et bien, ce singe, à proprement parler, « innove ». Il utilise un objet à des fins pour lesquelles celui-ci n’avait pas été conçu. Par extension de cette acception, tout transfert d’une méthode ou d’une technique d’un champ cognitif ou pratique à un autre est considérée comme une innovation.

Du point de vue de son histoire, maintenant, le concept d’innovation a été, à l’origine, un concept politique. Il a émergé dans la Grèce antique. Les grecs anciens parlent de « kainotomia » -littéralement « une nouvelle coupe »-, notion qui nous renvoie à l’idée de quelque chose de nouveau qui modifie ce qui préexiste. Platon s’est intéressé aux effets sur la société de l’innovation culturelle (les jeux et la musique) quand Aristote, de son côté, s’est penché sur ceux des changements de constitution politique. L’innovation est rentrée dans l’Histoire par la question de ses impacts.


Ce n’est que très tardivement, et dans le cours du XXe siècle, que l’innovation sera successivement théorisée comme un concept économique (Schumpeter), technologique (Simondon), managérial (Drucker), puis, à compter des années 1990, comme un concept social (initialement dans le champ des politiques éducatives et de développement social des territoires). À compter du début du XXIe siècle seulement, et dans le sillage de l’innovation territoriale portée par la politique de la ville au siècle dernier, l’action publique s’est affirmée, en France, comme une action publique « innovante ».

Du point de vue maintenant de ce que nous avons pu observer et conclure de nos travaux au cours des 30 dernières années - en tant que prospectivistes et experts dans l’accompagnement de l’innovation – menés auprès d’innovateurs, et à l’analyse des actions qu’ils mettaient en œuvre, une innovation - qu’elle soit le fait de la puissance publique, d’entreprises, ou de structures de l’économie sociale et solidaire comme de collectifs de citoyens – nous semble être une action ayant 6 caractéristiques principales :

1/ Elle répond à des besoins jusqu’à présent peu, mal ou non pris en compte.
2/ Elle s’appuie sur de nouvelles manières de faire, voire active de nouveaux « paradigmes ».
3/ Elle optimise les ressources, le capital social, culturel, économique et environnemental du territoire et/ou de l’organisation qui la met en œuvre.
4/ Elle est anticipatrice.
5/ Elle a des impacts transformateurs, elle crée des effets d’entraînement profonds sur l’écosystème dans lequel elle est mise en œuvre.
6/ Elle est tournée vers l’humain et, a minima, est génératrice d’un mieux-être individuel et collectif.

Ce que l’on a coutume d’appeler des innovations sociales ont une septième caractéristique : elles résultent, dans leur conception, comme dans leur mise en œuvre, d’un processus collectif.


Faut-il revisiter nos démarches d’innovation ?

Les démarches d’innovation mises en œuvre par l’action publique souffrent de tout un ensemble de faiblesses, que l’action publique cherche parfois à corriger. Ces actions sont malheureusement rarement transformatrices. Pour reprendre l’expression de Cynthia Fleury, « globalement, rien ne bouge ». Ces démarches sont également bien souvent « sectorielles », et mobilisent, pour leur élaboration, des acteurs généralement issus du même milieu. On innove souvent dans l’entre soi, sans oublier cependant de travailler l’expérience utilisateur avec quelques habitués, et les innovations qui en résultent sentent quelquefois … le renfermé.

Souvent, ces démarches d’innovation empruntent - et ce d’ailleurs dans un esprit d’innovation - des démarches d’innovation à d’autres sphères qu’à la sphère publique. Le design est emprunté à la sphère industrielle, quand l’open innovation ou les démarches d’intelligence collective sont, elles, empruntées à la sphère technologique et économique. Surtout, et s’inspirant par exemple des démarches du hackathon, emprunté quant à lui aux start-ups, ces démarches partent quelquefois du principe qu’une innovation peut se concevoir rapidement – il suffit, comme ils disent, de « se challenger » ! Ces démarches oublient tout simplement que l’innovation est un processus souvent complexe, lent, qui suppose des temps de mise au point, de l’expérimentation, et, en premier lieu, des démarches heuristiques (démarches permettant d’effectuer un travail de recherche, de découvrir de nouvelles réponses pouvant être apportées à un besoin ou problème donné).

Une forme de solutionnisme s’est emparée de l’innovation. Vous souhaitez innover ? Nous avons la solution !

C’est pourtant bien mal connaître l’innovation que de croire qu’il existerait des méthodes types permettant d’innover. Car, par définition, la méthode dépend du problème à résoudre, et chaque méthode possède ses vertus spécifiques comme elle a des inconvénients.

Mais au fait, quel est-il le problème à résoudre ?

N’est-il pas, par exemple, de pouvoir, par-delà les visions désespérantes de certains collapsologues, cheminer vers des futurs souhaitables et, mieux encore, désirables ? Un futur désirable ? Autrement dit, un futur qui puisse « embarquer » tout notre être : un futur qui ne s’adresse pas à nous que comme consommateur passif ou comme agent économique, mais aussi comme à un être vivant, un être social, un animal politique. Un futur qui ne s’adresse pas à nous que comme à un être rationnel, mais aussi comme à un être sensible, capable de sublimation et de poésie, un futur qui ne s’adresse pas qu’à notre raison instrumentale en nous faisant valoir que des finalités utilitaristes ou économiques, mais qui est également porteur de valeurs qui font sens, un futur qui parle à notre raison éthique.

Le problème à résoudre est systémique. Nos modèles de développement ne nous permettent pas d’espérer des futurs souhaitables. Il épuise notre biotope là où nous pourrions en prendre soin, il nous met en concurrence là où nous pourrions faire œuvre commune.

Le problème à résoudre n’est pas qu’ici et maintenant. Les questions des inégalités et des discriminations, de la pauvreté et de la maltraitance des personnes âgées, de l’atrophie de notre système de soins comme d’ailleurs la question environnementale et la crise économique… ont fait long feu, comme elles engagent les générations futures. Le problème à résoudre s’inscrit dans la durée. Il suppose des démarches qui articulent prospective et innovation.

Le problème à résoudre est celui de la résilience de nos sociétés, de leur capacité à anticiper les perturbations à venir comme de s’y préparer, à faire face à de nouvelles crises sanitaires - mais aussi à de nouvelles crises sociales, économiques et politiques -, à inventer un nouvel état d’équilibre, une nouvelle homéostasie.

Au final, l’innovation doit de nos jours être tout à la fois anticipatrice, systémique, et apprenante. De nombreuses méthodologies ont patiemment été mises au point ces dernières années. Elles consistent par exemple à faire de la prospective opératoire, à augmenter les impacts d’une action dans sa phase de conception et de mise en œuvre, à utiliser des méthodes dites heuristiques, à concevoir de nouvelles formes de gouvernance permettant de faire vivre des dynamiques continues d’expérimentation sociale.


De la nécessité aujourd’hui de considérer l’innovation dans sa composante culturelle.

De plus en plus d’innovateurs – et notamment l’association la Turbine – nous invitent à appréhender la question de l’innovation sous un angle culturel.

La composante culturelle de toute innovation a été jusqu’à présent peu mise en avant. Par culture, nous entendons ce pot commun, cet ensemble de ressources symboliques, de connaissances, de manières d’être et de faire, qui nous permettent de nous comprendre, de nous repérer, de vivre ensemble, et même d’imaginer, nous projeter, font que nous considérions une chose comme possible ou impossible, un pot commun qui, au final, configure notre imaginaire, nous permet d’habiter le monde, et plus spécifiquement la planète.

Par-delà la crise sanitaire, économique, sociale et politique que nous connaissons aujourd’hui – et qui n’est sans doute que l’écume d’une crise systémique très profonde – ce qui est en crise, c’est bien notre culture. Le projet cartésien ne nous rendre maître et possesseur de la Nature s’est révélé une impasse. La définition de la culture par opposition à la nature est un leurre. Notre imaginaire social est en berne.
C’est bien un nouveau rapport au vivant qui est aujourd’hui nécessaire, comme une nouvelle conscience de notre interdépendance. C’est du même coup de nouvelles formes de responsabilités qui sont requises.

Il y a nécessité d’un double mouvement, de refus et de résistance, d’une part – vis-à-vis d’un passé, d’un présent et d’un avenir inadmissible -, et, dans le même temps, de création, ou plutôt d’ouverture de nouveaux horizons de sens, d’horizons de sens à coup sûr, inédits. C’est le champ des possibles qu’il s’agit de réinterroger et d’ouvrir.

Le coronavirus a ouvert une brèche – au travers de laquelle certains ont bien cru voir le monde d’après, monde d’après qu’ils ont d’autant mieux vu qu’ils ont vu ce dont ils étaient déjà convaincus dans le monde d’avant.

Puisse-t-elle ne pas se refermer et puissions-nous l’élargir pour finir d’ouvrir un nouveau champ des possibles puisque cette crise a démontré l’obsolescence du Monde d’avant.

Le Monde est cassé. Notre vision du Monde est à bas, comme notre vision de l’Homme. Commençons par là.

Alors, demain : une vision du monde faite de peur, de fermeture et de contrôle, un monde sans éthique ? Ou un demain affirmant sereinement des valeurs fortes et fait de désirs, d’ouverture, de liberté et de protection des personnes, d’esthétique, d’une relation renouvelée de l’Homme à la Nature ? D’un nouvel imaginaire social et politique ?


Pour aller plus loin ! :

(Re)voir l'émission le Rendez-vous des Futurs du 3 décembre 2019 avec la philosophe Cynthia Fleury : « Dans la falsification de l’innovation, nous sommes grandioses » .

(Ré)écouter le podcast de François Rousseau sur les différences et articulations entre les notions d’innovation, de transition et de transformation.


Et pour aller encore plus loin ! ! : Lire les essais suivants : Cynthia Fleury, Ci-gît l’amer – guérir du ressentiment, Gallimard 2020

Hannah Arendt, Qu’est-ce que la politique, Essais 2014

Joseph Schumpeter, Théorie de l’évolution économique, Dalloz 1999

Gilbert Simondon, La résolution des problèmes, PUF 2019



Les réflexions présentées dans cet article sont pour certaines d’entre elles issues d’un cycle de webinaires animé par le Cabinet FR Consultants d’avril à juillet 2020, un cycle qui était consacré à l’innovation dans les démarches d’innovation. Voir notamment L’innovation comme construction culturelle.

François Rousseau, est prospectiviste et expert dans l’accompagnement de l’innovation. Membre de la Turbine, membre fondateur et administrateur de la Société Française de prospective, il est également l’auteur d’une diversité d’ouvrages consacrés à l’innovation dans les territoires, dont Intégrer l’innovation dans sa collectivité , paru chez Territorial Éditions en mars 2020.


crédits photos : Kelly Sikkema sur Unsplash / Kristaps Grundsteins sur Unsplash

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