Muscler nos imaginaires

Et si nous prenions le temps de revisiter notre imaginaire ?


Le temps de suivre un peu le bon Gaston Bachelard, qui, dans La Psychanalyse du feu, nous dit, en inversant l’enseignement traditionnel des psychologues, que l’homme ne commence pas par voir, puis se souvenir et enfin imaginer. Non, nous dit Bachelard, « l’homme imagine d’abord, il voit ensuite. Il se souvient à l’occasion ». L’homme imagine d’abord : au commencement donc, était l’Imagination.…Et non pas le Verbe, le Logos. Notre imaginaire structure notre vision du monde et le champ des possibles.

Nous prenons peu à peu conscience que l’imaginaire et notre imagination sont, pour une bonne part, des impensés. Merci à Oscar Wilde de nous avoir, parmi d’autres, alertés : « la logique est le dernier refuge des gens sans imagination ».



De quoi parle t-on ?

Il serait risqué de tenter une définition de l’imagination et de l’imaginaire. Cela nous amènerait immanquablement - par manque d’imagination ? - à opposer l’imagination à la raison, l’imaginaire au réel, à cautionner cette pensée dualiste… celle qui ne pense pas. Puisque, sans que cela soit nécessaire de le démontrer : l’imagination et l’imaginaire font partie du réel !

Tentons cependant et a minima d’un peu mieux cerner de quoi on parle. De l’imagination, de cette capacité et activité de notre cerveau consistant à produire des images, à se représenter le Monde, à en construire des représentations dites sociales, c’est-à-dire partagées.


De l’imaginaire, des productions qui résultent de cette activité du cerveau : des images, des symboles, des récits, des statues, films et peintures, du sens, une certaine conception des liens entre les choses, entre les hommes et le monde, entre les hommes, même. Ainsi, on croit à l’existence de nos institutions, à l’existence de hiérarchies, de priorités, et même de valeurs, qui ne sont pas un donné, mais seulement une construction de notre imaginaire et un acquis.


Ainsi, il y aurait donc derrière tout cela - le monde, la société, nos institutions et nos pratiques, nos modes de vie, nos manières de voir et de penser -, ce que Castoriadis appelle un « imaginaire instituant » ?

Mais alors, ce qu’est notre vie aujourd’hui, ce qu’elle sera demain, ce que sera le sort de la Terre dans les décennies à venir, dépendraient pour partie de notre imaginaire ?

Je ne veux pas ici seulement suggérer qu’il nous faudra de l’imagination, beaucoup d’imagination pour construire demain.

Je veux dire que le champ des possibles, dans une société donnée, est structuré par sa culture, son imaginaire social, ou pourrait-on dire politique. L’Homme est avant tout « projet », cet être de l’Ailleurs, nous dit Heidegger, cette transcendance, dont le jardin n’a pas de limites fixées d’avance, ne sont pas un donné. C’est lui qui en crée à chaque instant la configuration, par son imaginaire, par la manière dont celui-ci a été modelé, conformé, et par les actes que cet imaginaire rend ou non acceptables, possibles.


Urgence imaginale

Il est donc urgent de comprendre l’investissement, à partir du début du siècle dernier, de l’imaginaire, qui n’a cessé depuis la naissance de la phénoménologie, cette démarche qui consiste et à observer et à décrire, sans jugement de valeur, les phénomènes et leurs modes d’apparition, ou, disait Gaston Berger, cette philosophie de l’intention créatrice.

Certains avancent qu’il y aurait une panne des imaginaires. Ce qui déjà est en soi un récit, un récit sur les imaginaires. Mais qui, en outre, s’appuie sur une approche et une sémantique machiniste. Manque profond d’imagination, ou plutôt signe que nos imaginaires sont décidément bien façonnés par la technique et que nous sommes devenus incapables de penser nos imaginaires ?

Il est vrai que notre système éducatif, plutôt tourné vers l’acquisition de connaissances et leur reproduction, ne vise pas, en règle générale, l’acquisition de cette compétence à imaginer. De même pour nos institutions qui, avant tout, visent à reproduire l’existant plus qu’à le transformer.

Dommage ! La compétence dont nous aurions besoin aujourd’hui, est de faire advenir des mondes. Et ceci suppose, pour les faire advenir, de nous défaire de nos préconceptions, de changer notre grille de lecture de ce que nous voyons du monde et de ce qui nous fait voir le monde ainsi.


Petite histoire philosophique de l’imaginaire et de l’imagination


Historiquement, l’imagination et l’imaginaire n’ont pas eu, globalement, très bonne presse. Leur éloge est souvent éloge de la folie.

La philosophie a longtemps relégué l’imagination à un statut inférieur. Comme par exemple chez Platon dans son allégorie de la caverne. Paradoxalement, Platon a besoin d’une allégorie, de faire appel à notre imaginaire, de mettre en scène des hommes enchaînés et immobilisés dans une « demeure souterraine », par opposition au « monde d'en haut », des hommes qui ne voient que leurs ombres et les images projetées d'objets au loin, derrière eux, pour nous exposer, de manière imagée, les conditions qui pourraient permettre à l’homme d’accéder à la connaissance du Bien.

Comme par exemple également chez un Blaise Pascal, pour qui l’imagination est « maîtresse d’erreur et de fausseté » et « partie dominante dans l’homme ».


Malgré les premiers avertissements fermes et maladroits du philosophe Emmanuel Kant dans la Critique De la Raison Pure et la Critique de la Faculté de Juger, et les romantiques, qui au final cantonnent l’imaginaire au domaine de l’art, il faut attendre la naissance de la phénoménologie au XVIIIe siècle, et son plein essor, au cours du XXe siècle, sous l’impulsion notamment des travaux de Bachelard, pour que l’imagination voit son blason significativement redoré par les philosophes.

Ouf ! Si tant est que l’on partage le point de vue -ou l’imaginaire ? - de Virginia Woolf qui affirme que

« la seule vie qui soit passionnante est la vie imaginaire ».

Trois questions

Pour nous qui cherchons à opérer des transitions, pour nous qui sommes persuadés que cette opération suppose un changement culturel sans précédent, un changement de civilisation, il nous faut donc repartir du commencement, du fondement, et sans doute :


* Interroger l’imaginaire politique qui, précisément, a longtemps considéré l’imagination comme « la folle du logis ». Que nous dit cette folle que les sociétés et institutions humaines n’ont pas voulu entendre et ont voulu faire taire ?


* Comprendre et imaginer comment re-fertiliser notre imaginaire social. Comprendre que la fable du progrès, les promesses et utopies politiques non tenues ou non réalisées, les guerres et le terrorisme, les risques liés au changement climatique et à l’épuisement de nos écosystèmes ont engourdi et mis en berne notre imaginaire. Un imaginaire sur lequel le monde de la high tech exerce une emprise telle, qu’une seule et unique perspective est possible : « le monde de demain sera comme cela : survivaliste et dominé par la surveillance et la high tech », regrette Sandrine Roudaut, dans un entretien de Reporterre faisant suite à une note de la Fabrique écologique. À moins que la fiction ne propose autre chose.

* Enfin et surtout, se demander comment remuscler notre imaginaire, nous reconnecter à sa dimension primitive, intuitive, existentielle, vitale, stimuler nos capacités énergétiques internes, celles qui, par la créativité, nous permettent de passer de l’imaginaire au réel.


En plongée

Revenons donc aux fondements de cette pensée de l’imaginaire, à l’écoute de ceux qui nous proposent de mieux comprendre, comment nous reboussoler, nous réorienter, réensemencer nos terres imaginales.

Dans son ouvrage, Métaphysique de l’imagination, la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury-Perkins nous suggère une piste. Non, nous dit-elle, ce n’est pas sur la raison que l’homme doit s’appuyer pour conduire ses pas dans l’espace, comme Kant le croyait. Non, l’orientation ne relève pas de la rationalité et des lumières. L’orientation est chemin vers l’Orient, et à ce titre, seul digne d’orienter l’âme humaine. Mais qu’est-ce que l’Orient ? L’Orient, nous indique la philosophe, est le lever du Soleil sur le monde spirituel. Cynthia Fleury-Perkins, se référant au maître de la théosophie orientale, Sohravardî, propose alors de définir l’Orient comme « une aspiration foncière et permanente de l’homme à se libérer des orientations qui le font errer jusqu’à en devenir captif, un zénith où s’accomplit la vocation originelle d’une « pensée libre » et d’un « libre agir ». Bref, conclut-elle, « si l’orientation est souvent géographique, elle est avant tout anthropologique ». Ce dont en effet nous parle l’orientation, « c’est de savoir si la vie a un sens…..…..L’orientation est ainsi proprement métaphysique, soit au-delà de la phusis

Ainsi, à suivre la philosophe, nous réorienter suppose peut-être de désoccidentaliser notre imaginaire, de le décoloniser disent certains, dans tous les cas de nous libérer des orientations qui, loin de nous ouvrir la voie d’une pensée et d’un agir libre, nous rendent captifs.


Essayons également de mieux comprendre notre besoin d’imaginer. Plongeons nous à cet effet, avec délices, dans le roman de Chimamanda Ngozi Adichie, Americanah. Cette célèbre romancière nigériane, connue également comme militante féministe et femme politique, raconte, dans son quatrième ouvrage, le parcours d'une jeune femme nigériane, nommée Ifemelu, qui a émigré aux États-Unis : Ifemelu est confrontée à la pauvreté, la discrimination, le racisme, avant de devenir une star de la blogosphère. Situant l’imaginaire comme une opportunité d’explorer notre identité et la diversité de nos réalités intérieures, Chimamanda Ngozi Adichie nous montre comment notre imaginaire nous aide au plan individuel, à supporter et à déconstruire notre présent, à rester présent, et, à ce titre, nous permet d’envisager notre demain.

Explorons également les manières dont nous pourrions, par la fiction, faire émerger un nouvel imaginaire, c’est-à-dire un nouvel ordre politique et sociétal. Suivons pour ce faire l’essayiste Corinne Morel Darleux. Dans Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, elle nous explique que

« dans un monde en perte de repères, où le superflu a pris le pas sur le nécessaire, où l’on confond plaisir et bonheur, où l’on commente plus qu’on n’agit, émerge le besoin d’un nouvel ordre imaginaire, d’un récit collectif qui nous aide à ne pas désespérer et à reprendre pied ».

Saut culturel et bataille culturelle, nous dit-elle. La science a fait sa part d’alerte, la culture et l’art peuvent encore l’amplifier ». Façonnant la société à la manière d’un « soft power ». Ainsi, la culture et l’art sont requis pour développer une « culture de la résistance », faire le pas de côté nous permettant de nous libérer des orientations dont nous sommes captifs, faciliter un processus intérieur qui relève à la fois de la « distanciation » et de la « projection », non pas seulement pour informer mais pour « percuter cette part sensible », « s’adresser aux tripes, aux veines, aux poings…considérer les êtres humains dans leur globalité et leur essence ».


Muscler notre imaginaire ?


Nous voici donc invités, pour construire demain, à muscler notre imaginaire.

En prenant bien conscience que l’imagination créatrice est notre faculté centrale.

En réalisant que notre imaginaire est hérité, façonné de l’extérieur. Écoutons donc Sénèque qui nous rappelle, dans De la vie heureuse, que nous sommes libres - quand bien même nous sommes esclaves - d’obéir ou non à nos maîtres. La nécessité où nous sommes d’ouvrir notre imaginaire nous invite ainsi à entrer en résistance, et en premier lieu en nous-mêmes.

Résister à la colonisation de notre imaginaire qui le met en berne. Résister au façonnage externe de nos visions du monde, travailler à en être les auteurs, aider nos imaginaire à passer d’une posture réceptive, à une posture créatrice.

Résister, mais comment ? Par exemple en lisant. Nous le savons : la réception boulimique d’images laisse ou rend souvent notre imaginaire passif. Inversement la lecture a cette capacité de mettre notre imaginaire en action. Lisons un extrait du Bateau ivre (1971) de Rimbaud pour en faire l’expérience: « J’ai vu le soleil bas, tâché d’horreurs mystiques / Illuminant de longs figements violets / Pareils à des acteurs de drames très antiques / Leurs flots roulant au loin leurs frissons de volets ! »

Résister encore, en nous impliquant dans la construction de récits de l’avenir, à contretemps des discours dominants, par la prospective, cette indiscipline, le design fiction.


En guise de conclusion ou plutôt d’ouverture


Muscler notre imaginaire ? Sans doute cela suppose-t-il tout à la fois de nous réenraciner, en acceptant ce que nous sommes dans sa globalité, comme êtres de raison souvent arraisonnés, mais surtout de chair et de sang. Et tout à la fois de viser le zénith, nous qui sommes des êtres de l’Ailleurs, des êtres de projets, des êtres en quête de sens, un sens que, au final, à moins de croire que ce serait un donné, nous nous devons d’inventer, collectivement.

Refonder notre imaginaire social et politique ? Certainement en convoquant simultanément les sciences « dures » et les sciences humaines, en fouillant le fonds culturel qui est à notre main, en soutenant une créativité sans précédent d’un monde artistique en prise avec les questions que nous posent les transitions qui sont en cours, qu’elles soient démographiques, environnementales, sociétales ou technologiques. Mais aussi, en questionnant à l’envie les limites de nos modèles de développement, en donnant toute la place requise à une prospective tout à la fois créatrice, innovante et opérationnelle, engagée dans la construction de la chose politique, du bien commun, résolument tournée vers l’humain comme disait le philosophe et phénoménologue Gaston Berger dans son fameux texte sur l’attitude prospective.

Non, Monsieur Elon Musk, je ne crois pas que notre avenir soit sur une autre planète. C’est ici et maintenant, et plus que jamais, que nous devons nous tenir debout, responsables, les pieds dans la glaise, et la tête dans les étoiles.


 

L’auteur s’est appuyé, pour l’écriture de cet article, sur son propos introductif à l’animation proposée par La Turbine, Des Mots pour Demain #8, sur le thème de l’imaginaire. Cette expérience conduite à Open Lande – Nantes, a été animé par Julia Passot et l’auteur de cet article. Il a eu lieu le 17 novembre 2021, à partir de lectures par l’actrice, autrice et metteuse en scène Isabelle Astier. Cet article s’appuie sur le résultat des travaux issus d’un cycle de webinaires animé par le Cabinet FR Consultants d’avril à juillet 2020. Ce cycle était consacré à l’innovation dans les démarches d’innovation. Voir notamment L’innovation comme construction culturelle.

 

Pour aller plus loin :

- Le Buen Vivir - Pour imaginer d’autres mondes d'Alberto Acosta, Éditions Utopia, 2014

- La Psychanalyse du feu de Gaston Bachelard, 1938, Folio Essais Poche, 1985

-L’attitude prospective de Gaston Berger, 1959, in De la prospective, Textes fondamentaux de la prospective française 1955-1966, réunis et présentés par Philippe Durance, L’Harmattan

- L’institution imaginaire de la société de Cornelius Castoriadis, Essais, 1999

- La République – Livre VII de Platon, sous la direction et la traduction de Georges Leroux, Éditions Poche, 2016

- Métaphysique de l’imagination de Cynthia Fleury Perkins, Éditions d’écarts, 2000

- La technologie douce méprisée par les entreprises, Reporterre, le quotidien de l’écologie, 2021

- Les Déliés de Sandrine Roudaut, collection Fiction or not fiction, Éditions de la Mer Salée, 2020

- Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie, Éditions Gallimard, 2014

- Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce de Corinne Morel Darleux, Éditions Libertalia, 2019


 

crédit photo : Julia Pas